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samedi 16 janvier 2016

Figures Tunisiennes: 1916 - 2016, Centenaire de M'hammed El Marzougui ( 1916- 1981)



Dans l’espace urbain de la ville de Tunis du premier tiers du 20ème siècle, il se créait entre les gens du sud des affinités naturelles et spontanées, qui allaient au de-là des réflexes instinctifs de solidarité primitive définie par Ibn Khaldun par le concept de«.عصبيات ».
En effet ces braves gens du Jerid, Methouia, Gabes, Hamma, Ouerghemma, Nefzaoua, et autres Tamezret et BeniKhedach réinventaient dans cet espace, des îlots de regroupements tant au niveau professionnel qu’à celui de l’habitat et des lieux de rencontres   publiques . Les quartiers d’El marr, Tronja,Hafsia, Sabbaghines, R’hiba, sidi el Bachir, Hajjamine et les alentours de la grande mosquée avec leurs cafés, leurs échoppes d’artisans, libraires bouquinistes et relieurs, constituaient pour ces émigrants - éternels inconsolables nostalgiques de leur milieu d’origine- un chez – soi virtuel dans lequel ils recréaient les « Miâads » du pays perdu pour échanger des nouvelles des villages et des parents, et s’adonner à leur passion de toujours : l’art du bien parler, alternant poésie narration et plaisanterie fine.
Hommes de peine, notables, lettrés, étudiants de la Zitouna et artisans, se rassemblaient sans gène ni barrières sociales, en famille, clans ou tribus. Les cercles qui se formaient dans les cafés des deux R’bats de Tunis s’élargissaient et s’entrecroisaient repoussant ainsi les frontières des particularités locales et surmontant les différences, mues par les synergies de l’amitié et des solidarités sans faille. Ces rassemblements représentaient la forme primitive de la résistance face au danger d’une «intégration » qui signifiait pour beaucoup la perte de « l’âme. » C’est dans ce terreau que se développeront et s’épanouiront les diverses formes de la résistance nationale individuelle et collective qui favoriseront l’émergence des personnalités hors du commun tels que Chabbi, Md Ali El Hammi, T. Haddad pionniers d’une résistance littéraire politique et sociale.
M’hamed. El Marzougui s’inscrit dans cette lignée de personnages exceptionnels.Il est exceptionnel à plus d’un titre, en 1933, âgé à peine de 17 ans et encore étudiant à la Zitouna, il montrait déjà ses dons littéraires en poésie,critiques, essais causeries et conférences, donnant ainsi les signes d’un homme de lettres précoce. Avec la publication d’une petite étude sur A. El Maarri en 1935, il fut le plus jeune écrivain tunisien du siècle, la parution de son deuxième livre (أشعة الجمال)en 1936 lui conférait la reconnaissance des milieu littéraires Taïeb Annabi écrivait Dans El Amal Etthaqafi le 19/03/1974

« A cet age là, Marzougui lisait plus que nous ne lisions, il retenait plus que nous ne retenions, il avait une conférence dans chaque club, une causerie par soirée, un avis sur tout sujet, et un poème dans tout festival. Il lui arrivait de dormir le ventre creux par manque de moyens, mais ne laissait jamais passer un jour sans écrire ou faire un discours. »

Son ancrage identitaire stimulait son sens du devoir envers son pays et sa société et révélait chez lui les qualités d’un résistant qui s’engageait sur les fronts de l’action culturelle, associative et politique. Il était de tous les cercles et clubs littéraires de la capitale, prenant une part active aux côtés des fondateurs de la Rachidia, à la renaissance d’une chanson tunisienne en pleine déliquescence, collaborait aux journaux Tounes de Z.A. Senoussi et ElBouk de Ezzedine Belhaj, et plus tard à l’activité théâtrale au Kaoukab attamthili. Son sens patriotique le conduit à rejoindre le mouvement nationaliste et à être au cœur des événements du 9 avril 1938, ce qui lui valu en plus de la prison, d’être «assigné à résidence surveillée » à Kebili.
Introduit par Z. A Senoussi en 1939 au groupe taht Essour, il fût adopté rapidement grâce à ses qualités d’homme et ses valeurs littéraires, ce qui lui permit de s’imposer et de gagner la sympathie et l’amitié de Karabaka, Labidi,et Douagi. Cependant malgré ses affinités avec les membres du groupe, et le partage de préoccupations telles la Chanson (Zajal), la poésie et le roman,Marzougui ne fréquentera ce cercle qu’épisodiquement, s’en démarquant d’une manière distincte et traçant son propre sillon avec application et lucidité.
A partir de 1944, et jusqu’au début des années 50 il se consacra à l’activité journalistique au journal ennahdha. Dans le cadre de la rachidia, il marqua de son empreinte la nouvelle vague de la chanson tunisienne par des poèmes en malhun et fasih composés par Ternane, Triki, S. El Mahdi et interprétés par Saliha, F. Khairi, oulaya et A.Riahi dont les plus célèbres sont sans conteste:
غزالي نفر بعد الغضب ما ولى.
عيون سود مكحولين عل المسمية.
حبيتها ما لقيت منها منجى.
عودي تكلم و غنيني أيا عودي .
يا حبيبي استيقظ الكون و غنى
Il écrivait aussi des chants destinés au mouvement Scout dont l’un était apprit pratiquement dans toutes les écoles :
من خلال الغـيوم * لمعت في الفضاء
نجمتي في النجوم * بشعاع الرضـاء
Il participa au domaine de la création radiophonique ce qui allait lui donner une audience plus large et révéler son véritable souffle, d’auteur de fictions à partir du patrimoine populaire.
D’aucun diront que le parcours de Marzougui ne diffère guère de celui des figures illustres de cette époque sombre et tourmentée de notre histoire les Douagi, Kabadi, Laaribi, Ben Fdhila, Snoussi, Karabaka M. Bourguiba, M.Khraief, Laabidi, Laroui, El Mhidi, et autres compagnons de routes. Certes, en apparence oui d’ailleurs la tentation de généralisation des parcours et des destinées de ces figures a séduit plus d’un chercheur. En fait la complexité de la réalité est telle que chacun de ces personnages du théâtre ivre de détresse et de misère sociale qu’était Tunis des années 30 et 40, avait son parcours particulier et sa destinée propre, dramatique pour les uns, pathétique pour d’autres glorieuse pour quelques élus. Ces acteurs - qui rêvaient de triomphe - cabotins et héros de légende, jeunes premiers et comparses, jouaient la générale d’une tragi-comédie sans première et sans spectateurs. Voilà ce qu’on lisait dans le journal Al Anis du 08/06/1949 à la mort de A. Douagi, accompagné à sa dernière demeure par seulement 14 personnes :
« Le pouvoir et le peuple étaient indifférents à sa mort comme s’il n’était qu’une quantité négligeable pour laquelle la presse ne porte ni intérêt ni considération. »
Si certains de ces personnages parvenaient à interpréter leurs rôles avec reculet distanciation et avaient pu s’en détacher et emprunter les voies ardues quimènent à la consécration ou celles dérobées des coulisses de l’oubli ou de lafacilité, d’autres les prenaient leurs rôles totalement en charge au point des’y confondre et de s’y perdre comme dans un «voyage flippant » sans retour.
Le destin d’un Bayrem ettounsi après son retour en Egypte, à titre d’exemple,n’a aucune commune mesure avec celui de ce «baudelaire Ibadhite » qu’étaitLaaribi ou de Douagi et ce malgré leur talent et leur génie, encore moins avec celui de Ben Fdhila ou de A. Jendoubi.
C’est en fait l’ancrage dans les profondeurs de l’appartenance et de l’identité, soutenu par un sens aigu du devoir- face à l’atomisation sociale-et d’une sensibilité extrême aux potentialités inhérentes à l’âme de ce peuple–et non le parcours commun- qui va déterminer dans une grande proportion les voies des uns et des autres des hommes de cette génération.

dimanche 10 octobre 2010

L'écrit à la recherche de soi: Des réformiste du XIXème au groupe Taht essour







Salem Bouhajeb


Les courants de pensée réformistes remontent au milieu du 19ème siècle avec les cheikhs issus de la Zitouna, parmi lesquels nous pouvons citer le poète Mahmoud Kabadou, (1812-1871) l’historien Ahmad Ibn Abi Dhiaf,(1804-1874) Mohammed Senoussi,(1850-1900) Mohamed Beyram El Khames(1840-1889) et Salem Bouhajeb (1827-1924). Ces personnalités avaient en commun une pensée réformiste active qui revendiquait d’assimiler de la civilisation occidentale les éléments compatibles avec la Chari’a.

Ce courant de pensée ainsi que l’apport de Khair-Eddine et la création de Sadiki semblaient arriver trop tard face à la banqueroute de l’état, l’aggravation des rapports entre l’état central, ses représentants et les sujets soumis aux exactions les plus injustes.

La colonisation venait précipiter l’état de dépendance du pays, son humiliation et la misère de la soumission des populations dont les chefs de résistance se sont trouvés isolés et seuls face à un envahisseur aux moyens techniques et matériels supérieurs à tout égard.

La rupture des élites, de la société et de l’arrière pays tribal et traditionnel, ne faisait qu’accentuer l’isolement des uns et des autres.

Les débuts de cassure de l’état de rupture des élites de la société, s’exprimera par la voix de l’association des anciens de Sadiki et de la Khaldounia dont l’objectif commun était la transformation des mentalités par la lutte contre l’ignorance.

Par ailleurs, c’est du creuset de la Zitouna que les tentatives des réformes vont tenter de s’exprimer à la fois sur le contenu des programme de la Grande mosquée que sur l’état de misère sociale des étudiants de cette institution.

La question de la langue arabe et de sa défense comme un élément d’identité face au colonialisme, fut le point de convergence des diverses tendances (Nationalistes, Oulémas Zeitouniens) afin de construire une plateforme à la fois politique et intellectuelle et artistique. C’est par la voix du cheikh M. Tahar ben Achour, présidant un congrès de cinq jours, affirmant « l’indépendance et l’essor de la Tunisie dans le domaine littéraire et l’aptitude de la langue arabe à s’adapter à la modernité »[1]

Un courant se développe par la création des associations littéraires et artistiques ainsi que l’action journalistique, afin de créer les forums d’un nationalisme tunisien à partir des éléments de son identité linguistique, religieuse malgré le fait que la pensée réformiste « puise ses référents dans la culture européenne ».Les élites de l’époques sont déchirées par leurs propres références et racines « archaïques » et les influences nées de l’école française, de sa culture ainsi que des influences venues de la renaissance proche orientale et égyptienne en particulier.

Ces contradictions vont traverser l’enceinte même de la Zitouna, c’est la jeune garde issue de cette institution symbolisée par Aboul Kacem Chabbi, Tahar Haddad qui allait prendre en charge un discours innovateur tant littéraire que social.

Conférences congrès et causeries se multipliaient créant parmi les élites une dynamique inédite qui visait la diffusion d’idées nouvelles. Les gens des lettres se sentaient interpelés par le devoir de faire face aux défis nés du fait colonial ainsi que de l’état de la société.

La conférence de Chabbi le 1er fevrier 1929 à la tribune des Anciens de Sadiki donnera lieu à l’une des plus virulentes controverses littéraires sur fond de rivalités politiques. La rencontre de Chebbi, Hlioui et Bachrouch au premier tiers du 20ème siècle, l’ascension du groupe Taht Essour, plus tard, avec A. Dou’aji, M. La’ribi, A.Karabaka, A. Laroui, M. S. M’hidi, H. L’abidi, M. Khrayef, M. Bourguiba, M. Marzouki, M.Bayrem Ettounsi, Z. A. Senoussi, A. Jendoubi, M. Ben Fedhila, A. Gherairi, l’essor de l’activité journalistique et littéraire donnera naissance aux courants créatifs et fondateurs tant par ce qui les rassemblait que par les divergences qui les secouaient, à un moment de l’histoire chargée de menaces, de misère sociales et d’incertitudes. Cette période demeure aussi bien par les écrits que par les prises de positions de ses protagonistes une référence dont est issue une grande partie de la littérature tunisienne contemporaine.

Ali Douaji

Dans ce microcosme de la société tunisienne des années 30, on a du mal à tracer les limites entre les divers genres d’écriture ou d’activités en rapport avec la production littéraire, journalistique, poétique aussi bien en langue « Fosha » que dialectale. Le ton de la dérision prenait et de la satire devenait une arme de combat de l’état colonial, de ses symboles et des ses alliés. C’est à partir des sources d’une certaine culture populaire irrévérencieuse que la presse de l’époque puisait ses ressources, pour vilipender toutes les formes d’injustice et d’humiliation dont était victime le peuple tunisien, Ezzahou de Haj Othman el Gharbi en est l’illustration, avec les poèmes d’un Abderrahman El Kefi un poète engagé, d’abord dans la mouvance communiste avant de rejoindre les rangs du Neo-Destour.

Ainsi la production littéraire de cette époque était fortement marqué le souffle de la révolte, l’engagement social avec les plus démunis, ce qui a favorisé l’éclosion d’un romain et d’une nouvelle qui traduit des aspirations populaires par la voix d’écrivains qui vivaient dans une certaine errance et marginalité.


[1] Rab’aa ben Achour : « l’évolution culturelle » p. 217 in Histoire générale de la Tunisie, époque contemporaine Tome 4.